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La Turquie, pays-cible
               Pour réagir à cet article, cliquez ici 12 janvier 2006    

La guerre psychologique n’est pas un outil auquel on ne recourt que dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ou bien lors de la mise en place de nouveaux régimes comme en Irak ou en Afghanistan. C’est un procédé qui a été abondamment utilisé dans la chute des régimes communistes. Milosevic a été renversé puis déféré au tribunal international de La Haye. Même principe en ce qui concerne les changements de régime en Géorgie, Ukraine et au Kirghizistan. Lorsque l’on recourt à cette technique de la guerre psychologique pour fonder un régime démocratique, la démarche est perçue positivement non seulement en termes moraux mais aussi du point de vue de la légitimité internationale. Par ailleurs on ne parvient à ce résultat que par le biais des mouvements populaires et pacifiques des sociétés civiles. Ce qui signifie qu’en plus d’un objectif légitime, ce sont les moyens de la guerre psychologique qui gagnent en légitimité. C’est la raison pour laquelle le fait que cette guerre psychologique soit planifiée, organisée et pilotée depuis l’étranger ne semble pas poser de problèmes majeurs. Les ONG basées dans les grands pays occidentaux forment des ONG dans le pays cible ou bien se chargent de développer celles qui existent déjà. Les membres de celles-ci, les leaders d’opinion et les milieux médiatiques sont formés dans le pays qui prépare la « guerre ». L’offensive proprement dite est menée selon un discours intense et répété dans chaque pays cible : il repose sur une série de slogans concernant le développement économique, la société civile, les droits de l’homme et la démocratie. Au sein du mouvement populaire pacifique se distingue peu à peu un petit groupe qui multiplie et accélère le rythme des réunions et des manifestations. Les forces de sécurité qui résistent au début adoptent ensuite une posture d’observateur. Après une brève période d’administration de fait des leaders du « peuple » qui ont occupé le parlement, on organise des élections générales et l’ordre démocratique est fondé.

Pour éviter que la jeune démocratie ne se déstabilise très vite en l’absence d’un courant politique national organisé et bien implanté, il est nécessaire que l’on commence au plus vite, et sous l’égide des puissances occidentales, à développer le système économique comme à fonder une infrastructure institutionnelle. Les pays qui ont été les cibles d’une telle guerre psychologique se trouvent aujourd’hui dans cette phase et l’on ne peut deviner en rien de quoi procèdera la fin du processus. La Turquie, pays-cible Bien qu’il soit impossible de le prouver, on peut dire que trois offensives psychologiques ont été lancées dans des domaines qui concernent la Turquie.
-  La première a lieu à Chypre où, en éloignant M. Denktas et les forces nationalistes du pouvoir, on tente de résoudre le différend sur l’île dans le cadre de la double adhésion de Chypre et de la Turquie à l’UE.
-  La seconde a pour cadre le sud-est anatolien où en commençant par les droits culturels, on envisage une solution politique dont l’éventail de possibilités irait des droits des minorités jusqu’à une possible structure fédérale.
-  La dernière concerne la question arménienne où l’on tente de nous faire accepter les thèses concernant le génocide arménien, comme une normalisation de nos relations avec l’Arménie sans envisager le moins du monde une solution à la question du Haut-Karabakh (territoire azéri occupé par les troupes arméniennes depuis la guerre qui a ravagé la région au début des années 90, ndlr).

Ces trois offensives psychologiques sont menées selon un ensemble de discours visant à ce qu’en se confrontant à l’histoire soient acceptées les réalités tabous, à ce que les droits individuels et collectifs des minorités soient reconnus tout comme la démocratisation et le règlement pacifique des conflits. Et c’est dans ce contexte que l’on tente d’élargir la liberté d’expression jusqu’à son point le plus ultime.

On insiste en conséquence sur la nécessité de se conformer aux critères « de civilisation » de l’UE et du monde globalisé. Quant aux forces nationalistes entrées en résistance, on les place sous l’étiquette d’une « coalition dite de la pomme rouge » (coalition hétéroclite de personnalités et de mouvements de gauche ou de droite voués à la défense de la souveraineté du peuple turc, la pomme rouge symbolisant depuis les tribus turques Oguz, la victoire ou la souveraineté, ndlr) taxée de fasciste ou néo-fasciste. L’influence du kémalisme et des forces armées turques dans notre vie politique se voit limitée au motif d’êtres antidémocratiques. Le Parti Républicain du Peuple (CHP, centre-gauche), le Parti de la Juste Voie (DYP, centre-droit), le Parti du Mouvement Nationaliste (MHP, extrême droite), les nationalistes kémalistes, Denktas (le premier président de la République Turque de Chypre, ndlr) et ceux qui le soutiennent sont qualifiés de forces hostiles au changement et partisanes du statu quo. Dans ce but, c’est un grand nombre d’ONG qui sont mises à contribution. Chaque jour, tous ceux qui, dans les médias et les cercles académiques, participent à cette offensive, révèlent un peu plus qui ils sont vraiment par l’entremise de leurs écrits ou de leurs déclarations.

Du fait qu’il représente les masses exclues par le principe de laïcité de la République et qu’il a lié sa légitimité politique au processus d’adhésion à l’Europe, on suppose que le Parti de la Justice et du Développement (AKP au pouvoir aujourd’hui, ndlr) se tient dans une posture favorable à ces manipulations psychologiques. Mais malgré tous ces efforts, il ne semble pas que la méthode de la guerre psychologique fonctionne comme elle devrait fonctionner en Turquie, un pays doté d’une tradition étatique pluriséculaire et d’une expérience démocratique de 60 ans. On comprend un peu mieux chaque jour que personne ne sera en mesure de briser la structure unitaire de la République, de nous faire accepter les thèses concernant le génocide arménien, ou encore de nous faire plier au chantage des Grecs de Chypre. Ne reste alors qu’une unique voie de sortie : inventer des solutions qui prennent place dans le cadre des intérêts nationaux turc légitimes et fondés. Mais ceci ne peut être rendu possible que par une politique étrangère s’appuyant sur le principe de respect mutuel et non par le recours à la guerre psychologique.

© Radikal, le 31/12/2005





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