| La France, plus prompte à revisiter le passé des autres que le sien |
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19 mai 2006
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Courrier International, 17 mai 2006
La proposition de loi visant à pénaliser la négation du génocide arménien doit être discutée à l’Assemblée nationale française le 18 mai 2006. La presse turque réagit vivement, certains quotidiens invitant la France à regarder son propre passé avant de "se mêler de celui des autres".
Derrière un titre rageur, "France, regarde-toi d’abord !", le quotidien Bugün énumère en une ce qu’il nomme les crimes et massacres commis par la France en Algérie ou vis-à-vis des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, en passant par Napoléon "qui a tué plus de un million de personnes rien qu’à cause de leur appartenance ethnique", sans oublier le tout récent génocide rwandais "perpétré par des escadrons de la mort hutus armés et entraînés par la France".
Dans le même registre mais sur un ton plus posé, Abdülhamit Bilici, du quotidien Zaman, explique que, lors d’une visite au musée du Louvre où le guide évoquait la personnalité de Louis XIV, un confrère journaliste africain lui avait expliqué que le "Roi-Soleil évoquait surtout pour les Africains celui qui avait codifié l’esclavage". Dans la foulée, Taha Akyol, dans Milliyet, rappelle que, "outre la fin de la guerre, le 8 mai 1945 est aussi le jour où des milliers d’Algériens ont été massacrés à Sétif".
Taha Akyol raconte à ce propos son passage au musée de l’Indépendance, à Alger, "où il y a une section consacrée au génocide dans le contexte de la colonisation du pays. Il y a même une peinture représentant des Algériens utilisés comme cobayes lors des essais nucléaires réalisés par la France dans le désert algérien". Les articles critiquant la France pour son passé colonial violent que publie la presse turque ne font cependant aucune mention de la journée du 10 mai, qui commémore désormais en France la traite coloniale.
Par ces allusions au passé colonial de l’Hexagone, Abdülhamit Bilici, de Zaman, n’entend pas "stigmatiser Paris à tout prix ni se rassurer en trouvant des partenaires qui ont, eux aussi, commis de graves fautes". Il s’agit seulement, poursuit Bilici, de "montrer l’absurdité qu’il y a, pour un pays dont l’histoire est encore sujette à polémique, de se sentir investi de la mission de se mêler de celle d’autres nations".
Selon Cengiz Candar, éditorialiste de Bugün - qui a soutenu dans ses éditoriaux la tenue de la conférence d’Istanbul consacrée à la question arménienne, en septembre 2005, où les tenants de la thèse officielle turque négationniste n’avaient pas été invités -, "cette mentalité française cultivant l’interdit est un legs de la tradition jacobine issue de la Révolution de 1789 qui produit encore aujourd’hui ses effets. Qui, mieux que la Turquie, qui s’est inspirée du modèle français républicain, peut comprendre pareille attitude ?"
Selon Cengiz Candar, cette proposition de loi s’inscrit également dans un contexte qui voit la France amorcer son déclin : "A bien des égards, la classe politique française ressemble à la nôtre, avec une identique incapacité à se regarder en face. Les Français ne se rendent pas compte qu’ils sont loin désormais de leur prestige international d’antan. Cette situation est valable sur le plan économique et technologique mais aussi par rapport à la culture, domaine qu’ils ont pourtant toujours privilégié. La France ne dispose plus des outils lui permettant de regarder le monde de façon globale et stratégique."
Haluk Sahin, dans un éditorial de Radikal intitulé "La France irrationnelle" (en français dans le texte), souligne le paradoxe entre cette France "pépinière de rationalistes" et une proposition de loi qui dogmatise la pensée. "Imaginez donc ! Un pays comme la France, si fier de sa tradition rationaliste, qui transforme en délit un certain type d’approche vis-à-vis d’un sujet historique qui n’a pas encore épuisé tout débat de fonds ! Un pays qui a une tradition de lutte contre les tabous et les dogmes crée ainsi un espace à propos duquel il est désormais interdit de penser et de s’exprimer ! D’une certaine façon, c’est un retour vers le Moyen Age."
Selon Haluk Sahin, cette proposition de loi française est d’autant plus choquante pour la Turquie que celle-ci s’est largement inspirée du modèle rationaliste français en adoptant la République "sur les cendres de l’Empire ottoman". "Toutefois, poursuit l’éditorialiste de Radikal, contrairement à ce que certains prétendent, je ne pense pas que l’objectif de cette proposition soit motivé par le souhait de récupérer électoralement le vote des Arméniens de France. Non, je pense plutôt qu’il s’agit, en exaspérant au maximum les Turcs, de barrer la route de l’Union européenne à une Turquie qui tente de s’en rapprocher chaque jour davantage."
Pour l’intellectuel Murat Belge, éditorialiste du quotidien Radikal qui s’est illustré par ses critiques de la thèse officielle turque concernant les "événements de 1915" [nom que les Turcs donnent au génocide arménien] et qui a signé dans le quotidien français Libération un texte demandant que cette proposition de loi ne soit pas votée, "il est certes décevant que cette proposition émane à la base des socialistes français". "Pour autant, poursuit-il, gardons le sens de la mesure et ne croyons pas tout d’un coup que nous avons pris une longueur d’avance en termes de démocratie, comme certains voudraient le faire croire. N’oublions pas que, dans notre pays, affirmer que ’le génocide a bien eu lieu’ conduit encore devant un tribunal."
"Le but de cette proposition de loi n’est pas d’empêcher la discussion scientifique mais de protéger des violences du négationnisme les victimes de massacres, dont les premiers concernés ont été les victimes de l’Holocauste". Et Murat Belge de conclure : "Il est certes dommage que la France, qui compte parmi les démocraties les plus avancées, se retrouve en retrait par rapport à ses principes en judiciarisant le débat historique. Pour autant, ne nous y trompons pas, la Turquie n’est même pas encore arrivée aujourd’hui au niveau où la France a régressé."
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