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Ne tirez pas sur la Turquie
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Par Denis MACSHANE
QUOTIDIEN : Mardi 17 octobre 2006 - 06:00

Denis MacShane député travailliste et ministre britannique des Affaires européennes de 2002 à 2005.

Combien de temps encore la Turquie va-t-elle regarder vers l’Ouest et l’Europe au lieu de créer un nouveau pacte à l’Est avec ses voisins musulmans et la Russie ? La question se pose plus que jamais à l’heure où l’Union européenne laisse entendre que le seul pays laïque et démocratique à majorité musulmane n’est plus désiré en son sein. Prenez la dernière intervention du président Chirac à propos de la Turquie. Au cours d’une visite officielle en Arménie, il a unilatéralement créé une nouvelle condition d’adhésion pour le pays. Au grand plaisir de ses hôtes arméniens ­ et comblant les aspirations de la diaspora arménienne politiquement active en France ­, Chirac a en effet déclaré publiquement que le gouvernement turc devrait reconnaître la responsabilité du massacre de centaines de milliers d’Arméniens au coeur de la Première Guerre mondiale.

C’est un peu comme si Tony Blair se rendait à Madagascar et en Algérie et recommandait à la France de présenter des excuses officielles aux peuples malgache et algérien pour les massacres et meurtres commis par les soldats français au lendemain de la Seconde Guerre mondiale...
Les massacres de 1915 représentent une cicatrice affreuse dans la mémoire du fier peuple arménien, déchiré par les guerres et les interventions étrangères au cours des conflits qui ont fait rage dans la région au début du XXe siècle. Mais ce n’est pas la Turquie moderne qui en est responsable, mais bien l’Empire ottoman déclinant de l’époque.

Et le président Chirac est allé encore plus loin en comparant les massacres arméniens à l’extermination systématique, industrielle et organisée des juifs européens par les nazis pendant les cinq années de la Seconde Guerre mondiale ; on utilise trop facilement le mot génocide pour décrire les atroces massacres commis en Europe et ailleurs. Mais la Shoah n’a pas d’équivalent, et il est douteux historiquement de comparer les souffrances des Arméniens avec celles subies par les juifs à Auschwitz, Treblinka et Majdanek.

Cependant, Ankara a offert d’ouvrir toutes ses archives à des historiens professionnels et indépendants, afin que lumière soit faite sur les tragiques événements de 1916. Des débats et discussions ont cours en Turquie sur le sujet.

Si l’Union européenne commence à exiger des excuses officielles de la part de ses Etats membres, sans mentionner des Etats candidats à l’adhésion, pour les atrocités commises au cours de leur histoire, elle peut tout aussi bien se dissoudre elle-même. Le président Chirac n’est pas le seul à envoyer des signaux mitigés à la Turquie. Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a quant à lui déclaré récemment que l’ère de l’élargissement de l’Union européenne allait prendre fin. Ce rejet implicite des aspirations européennes de la Turquie alimente les forces islamistes et nationalistes turques, qui voient l’Union européenne renier sa promesse de négocier sérieusement avec la Turquie de son désir d’adhésion.

En avril 2004, les ministres des Affaires étrangères des Etats membres de l’UE se sont solennellement engagés à ce que l’Union européenne tisse des liens commerciaux avec le nord de Chypre. Puis ils ont rompu cette promesse. J’ai pris part à cette décision au nom du gouvernement britannique, et la prise de conscience que les Etats membres de l’UE sont incapables de mettre en oeuvre leurs propres décisions me fait honte.

La question turque me préoccuperait moins, n’était l’importance-pivot de la Turquie pour les intérêts européens. Des dizaines de milliers des meilleurs soldats européens sont désormais sur le terrain, depuis le Liban jusqu’aux montagnes frontalières du Pakistan, à affronter les forces antidémocratiques des réseaux terroristes jihadistes. L’Europe peut évidemment se retirer et abandonner l’Afghanistan aux mains des talibans, l’Irak aux mains des seigneurs de la guerre fondamentalistes, et le Liban aux mains des marchands d’armes syriens et iraniens. Mais, si l’Europe désire oeuvrer en faveur de la démocratie dans la région, la Turquie représente un allié incontournable.

Certes, il va de soi que la Turquie doit encore mettre fin à des activités inacceptables aux yeux des Européens. Les procès contre des écrivains et journalistes sont une insulte à toute notion de démocratie européenne. Le refus de reconnaître diplomatiquement Nicosie ou la poursuite de l’occupation de la partie nord de Chypre sont intolérables, mais ils ne sont pas à la veille de prendre fin si l’Europe ne cesse d’insulter et de regarder de haut les Turcs. Cependant, les progrès accomplis par la Turquie en matière de respect de l’Etat de droit, de liberté de la presse et de défense de l’Etat laïque contre le fondamentalisme religieux offrent des avancées importantes dans la lutte internationale pour défendre la démocratie.

Or la Turquie dispose d’une alternative : elle peut créer une « alliance de la mer Noire » avec la Russie de plus en plus autoritaire de Poutine. Elle peut forger une coalition avec l’Iran détenteur de l’arme nucléaire, puisque en des siècles d’histoire l’Iran n’a jamais menacé la Turquie. L’est de la Turquie est bordé de républiques turcophones riches en énergie. Les islamistes turcs prônent depuis longtemps un rapprochement avec le Pakistan, afin de créer un croissant d’influence regroupant une série d’Etats islamistes gouvernés par des régimes semi-autoritaires. L’enjeu est important : la Turquie bute, presque chaque mois, devant de nouveaux obstacles sur la route de l’adhésion à l’Union européenne. Dans sa dernière allocution avant de devenir pape, le cardinal Ratzinger avait ainsi attaqué les ambitions européennes de la Turquie. Les amis de la Turquie doivent désormais engager une offensive diplomatique active afin que l’Europe honore ses obligations envers le pays.

Condescendance et hostilité européennes à l’égard de la Turquie entretiennent le risque de transformer l’un des plus grands atouts de l’Europe en source de conflit et de tension. Pour le meilleur comme le pire, l’Europe intervient désormais déjà dans une région secouée par les tensions en Irak, Iran et Israël-Palestine. Se faire un ennemi de la Turquie, comme la France, Mme Merkel, le pape et de nombreux hommes politiques conservateurs catholiques et orthodoxes s’y emploient, aura comme conséquence certaine de voir les espoirs européens de paix au Moyen-Orient plus difficiles à réaliser.





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