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Belgique - La Turquie entre au Bozar
               Pour réagir à cet article, cliquez ici 8 octobre 2004    

Comme une heureuse rencontre, un rendez-vous. La Turquie dans son incroyable diversité culturelle, à la croisée de l’Orient et de l’Occident. Durant quatre mois, le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles se lance dans une marche turque emmenée par une prestigieuse exposition, "Mères, déesses et sultanes".

Femme, femme, femme ! "Mille femmes sont préférables, si elles sont ingénieuses, à mille hommes qui sont stupides", écrit un poète ottoman... Développer ce propos n’est pas une synécure ! L’exposition « Mères, déesses et sultanes » se coupe en quatre grandes périodes historiques, pour raconter neuf millénaires qui président à l’identité plurielle de la Turquie contemporaine. Du paléolithique à l’époque ottomane, avec la femme pour fil rouge, le pari est diablement audacieux, démesuré presque quand on sait que l’expo phare du festival Turquie au palais des Beaux-Arts de Bruxelles a été montée en un an !

Tout en féminité et en atmosphère mystérieuse, le précieux voyage dans le temps plonge dans les entrailles de la déesse mère anatolienne. Un passage étroit conduit à un premier espace - le plus réussi de l’exposition. Lumière tamisée, parois rouges comme la terre, comme le sang qui a irrigué les premiers cultes de fertilité. En témoigne une esthétique néolithique fabuleuse d’humanité et de lignes épurées : un cortège de déesses assises, les unes serrant un enfant sur le sein, d’autres en symbole de fertilité, descendent du fond des âges, depuis le VIIIe millénaire avant notre ère sur le site de Catalhoyuk, premières signatures du rôle et du pouvoir des femmes en Anatolie, berceau de la civilisation occidentale.

En 350 trésors artistiques dont certains ont reçu pour la première fois leur visa de sortie, au prix d’assurances pharaoniques et de mesures diplomatiques d’urgence entre la Belgique et la Turquie, l’exposition rythme son propos au gré des couleurs du temps. A l’art hittite, synthèse frappante des influences syriennes et mésopotamiennes, le bleu préside à la civilisation égéenne, avec les régionales de la course, Sappho la dixième muse et Artémis d’Ephèse aux mille seins, avant que ne survienne l’âge pourpre de la civilisation byzantine.

Malgré ses conflits avec le monde latin, malgré ses impératrices et l’incomparable Sainte-Sophie, l’empire byzantin, qui aura survécu plus de mille ans, se trouve résumé en un espace scénographique tellement minimal que l’évidence politique (s’il fallait en douter) saute aux yeux. Place nette à l’ère turquoise du premier « Etat turc » des Seldjoukides, puis à l’Empire ottoman, grand vainqueur de ce « tour du monde turc selon les femmes ». Sur le divan du vécu quotidien s’étalent les splendeurs de l’ère de Soliman le Magnifique, séquence très fascinante dans cette exposition-fleuve qui charrie bijoux en or ciselé, nacre, poignard serti de pierres précieuses, robes de cour, narguilé en or, et toute la foisonnante mythologie du harem qui enchantera Delacroix et toute l’Europe.

L’Europe ! Là voilà profilée dans cet hymne à la Turcalia (ceci n’est pas une expo Europalia), une tentation qui ramène l’intérêt artistique au document d’époque. Et le voile retombe brutalement. La femme au prisme des arts contemporains se résume en cette unique installation d’Ayse Erkmen recouvrant le hall Victor Horta. Comme un rendez-vous manqué. Où sont les nouvelles Shéhérazade ?

« Mères, déesses et sultanes », palais des Beaux-Arts de Bruxelles, 23, rue Ravenstein, jusqu’au 16 janvier, tous les jours sauf lundi. Tél. : 02-507.82.00

DOMINIQUE LEGRAND


Les comptes des 1.001 femmes

DOMINIQUE LEGRAND, envoyée spéciale, ISTANBUL

Les femmes au pouvoir ? A quels niveaux de décision ? Et le crime d’honneur en Anatolie ? Le débat sur la pénalisation de l’adultère ? La violence au sein de la famille ? Affaires de femmes qui ne veulent pas être des Pénélope !

Avec les femmes pour guides, de la préhistoire à la fin de l’Empire ottoman, la grande exposition « Mères, déesses et sultanes » a-t-elle tous les atouts pour révéler l’image contrastée de la femme turque d’aujourd’hui ? Bien sûr, réplique Filiz Cagman, directeur du Musée de Topkapi et commissaire de l’exposition aux côtés de Nazan Ölcer. L’expo est là aussi pour combattre « l’image » de la femme en Turquie et dans l’islam. C’est un sujet qui soulève beaucoup de questions en Europe, et nous avons construit la thématique pour répondre à ces craintes. Un défi, parce que la femme, dès les civilisations préhistoriques, est ce synonyme de fertilité dans lequel les femmes d’aujourd’hui puisent leurs racines. L’exposition explore le rôle des femmes dans ces sociétés, épouses de rois, mais aussi femmes au quotidien, des inconnues, des commerçantes. Elles étaient écrivains, poètes, protectrices des arts, elles ont fondé des écoles. La femme en Turquie ? C’est une véritable « dream team » : mère, déesse, sultane. L’exposition décode les similarités entre les différentes personnalités, leurs pouvoirs, leurs libertés.

La situation actuelle de la femme en Turquie sera encore paroles de femmes. Avocates, professeurs, journalistes turques se font le relais d’autres femmes qui travaillent dans des ONG, sur le terrain. L’objectif du colloque qu’elles organisent à Bruxelles [1] est primordial : l’adhésion à l’Union européenne constitue l’étape nouvelle pour progresser vers une société démocratique où la présence des femmes au pouvoir est souhaitée par une majorité de l’opinion publique. A Istanbul, ces amazones tiennent leur camp de base très « hype » dans les bureaux modernistes de CNN Turquie et d’une chaîne de télé commerciale.

Notre initiative est celle de femmes de médias qui ont voulu créer une plate-forme de synergie avec celles qui travaillent sur le terrain, dans toute la Turquie, ces activistes très importantes qui réalisent des choses pas toujours visibles dans nos médias. Ce symposium en marge de l’exposition historique est une manière de faire entendre leurs voix, leur vérité. Pour la dynamique Ferai Ting, éditorialiste politique au grand quotidien « Hûrriyet », le combat se porte sur tous les terrains, l’éducation, les droits de l’homme et de la femme, le domaine civil pour protéger les victimes du crime d’honneur.

Nous voulons créer un dialogue entre les femmes en Turquie, mais aussi en Europe, poursuit la journaliste. Parce que nous sommes dans une période très critique quant à notre avenir. La modernisation est l’objectif de tout le pays, pas seulement de l’intelligentsia ou des businessmen. « Si l’Europe nous quitte, nous serons suffoqués » : c’est ce que le peuple turc pense. Nous avons besoin d’un accélérateur, l’Europe. Pour un pays séculaire devenu une république depuis 80 ans, nous avons de bons articles législatifs envers le statut de la femme et la protection de ses droits humains et matériels. Mais ces lois doivent encore être appliquées à la lettre sur le terrain...


Le harem, une cage dorée révolue ?

DOMINIQUE LEGRAND, envoyée spéciale, ISTANBUL

Istanbul flambe de toutes ses coupoles à la tombée de la nuit, mais cache ses ours qui dansaient d’un pied sur l’autre. Dans la perle des deux rives, le destin de la Turquie sur l’échiquier de l’Union européenne se joue comme le pion d’un « Etat relieur » entre Orient et Occident, un atout de la diversité culturelle entre club de la chrétienté et islam, une success story du langage global et des vertus des traditions. Un must pour une population stanbouliote de 15 millions d’habitants, dont 2 millions changent de continent chaque jour en franchissant le détroit du Bosphore qui sépare l’Europe de l’Asie.

Si la gardienne de la Corne d’Or n’est plus la capitale de la Turquie, elle en demeure la place forte culturelle. Depuis 1973, sous initiative de l’Istanbul Foundation for Culture and Arts, les festivals de musique, danse, théâtre, la biennale d’arts contemporain rythment la ville au même titre que les gigantesques pétroliers russes qui franchissent la voie maritime entre mer Noire et mer de Marmara. Mais, à Istanbul, on est bien loin des réalités culturelles de toute la Turquie, Etat centralisateur qui, déjà, a bien du mal à accepter sa world music dans toutes ses différences plurielles !

Le long du Bosphore, les yalis, résidences d’été des grands notables et vizirs du XVIIe siècle, s’envolent à coups de millions de dollars. On y rêverait si facilement de luxe et de volupté..., comme à la pointe du Sérail, ce promontoire boisé qui occupe une position stratégique au point de rencontre du Bosphore et de la mer de Marmara. Le vaste complexe aux multiples pavillons du palais de Topkapi, résidence des sultans ottomans et des femmes du harem pendant 400 ans, est devenu musée, avec son fabuleux trésor qui capte tous les imaginaires. Pas toujours synonyme de réclusion, le harem est-il vraiment ce lieu de folle recherche des origines de la femme dévouée aux privilèges du règne masculin ?

Aux alentours de 17 heures, les longues files de visiteurs se retirent peu à peu du haut lieu du tourisme. C’est le moment choisi pour pénétrer dans la première cour de cet Etat dans l’Etat pourvu d’un vrai règlement administratif. Le silence se partage avec les pépiements d’oiseaux, avec le bruit d’une fontaine chargée de masquer d’intrigantes conversations... Les Occidentaux projettent toujours leurs fantasmes sur ce sérail rouge et or où la licence n’avait rien d’effréné.

Le vaste palais, bâti par l’architecte Sinam pour Mehmet II entre 1459 et 1469, peu après sa conquête de Constantinople, abritait également une école qui formait fonctionnaires et soldats, mais aussi le siège du gouvernement de la Sublime Porte.

Le harem - dont le nom signifie « interdit », « sacré » - était la résidence des concubines. Passé l’entrée des chariots aux murs couverts de faïences bleues, on pénètre dans la partie la plus privée. La limite imposée aux hommes, sinon le sultan et les eunuques. Là où des jeunes femmes pouvaient, en fait, passer toute leur vie sans jamais connaître le sultan ! Hammams, mais aussi écoles pour les résidentes et leurs enfants, enseignement de la musique et de la poésie (le domaine de la passion amoureuse), piscine (quasi olympique) en plein air avec vue sur le Bosphore, terrasses, jardins, alcôves. Le regard poursuit des ombres filantes dans ce dédale architectural qui multiplie les postes d’observation plus ou moins secrets.

Des récits de folie, de Valide Sultane (la mère du sultan) toute-puissante qui cornaque les délibérations des ministres comme le choix de l’élue, d’enlèvements, d’art courtisan et de conflits de succession bruissent dans « la cage dorée » : un ghetto féminin révolu ?

Par peur de perte d’identité, réplique, dans un stupéfiant raccourci historique, Sibil Asna, directrice du mouvement Women’s Initiative for Turkey in the European Union, les femmes se rattachent souvent au folklore, mais surtout aux traditions rétrogrades. Qu’elles arrivent à Istanbul de leurs villages d’Anatolie, ou à Paris avec leurs larges jupes des années 60, les femmes turques vivent un véritable « turn over », s’enfermant dans une sorte de ghetto assorti des vêtements noirs et du voile. Pour nous, la « task force » des Turcs d’Europe ne représente pas tout à fait la Turquie contemporaine.

Quelle est l’image de la femme véhiculée par ce terrible révélateur qu’est la publicité ? Tout dépend des multiples quartiers d’Istanbul, à l’image de la diversité culturelle et sociale turque, du port plus ou moins strict du tchador. Nous n’avons pas de background en matière d’esthétique visuelle, encore moins de grande tradition de l’image, remarque la metteur en scène Sahika Tekand. Sur les grands panneaux publicitaires, il n’existe pas de bombardements d’une image de la femme sexuée, vantant une voiture ou des chaussures de jogging, comme on le voit en Europe. Mais ce langage global commence à gagner les quartiers « chic ».

Femme déesse, femme sultane, femme au harem comme dans un ghetto qui signe la séparation des sexes et leur attribue des fonctions complémentaires, femme d’Europe et de Turquie, femme d’ici et d’ailleurs en lutte contre les préjugés : ce sont autant de facettes d’un fabuleux kaléidoscope qui s’ouvre au palais des Beaux-Arts.



[1] Le mercredi 13 octobre, au palais des Beaux-Arts de Bruxelles.




Forum de cet article:
  • > Belgique - La Turquie entre au Bozar 24 novembre 2004
    je voudrais poser une question : est-ce que Sibil Asna donnera des conférences en belgique sur ce thème ?
    • contactez les forums de Bleu Blanc Turc 25 novembre 2004, par Sébastien

      Bonjour,

      vous devriez poser cette question sur les forums de Bleu Blanc Turc, http://bbt.turkiyemiz.biz/ , certains utilisateurs qui s’y connectent sont de Belgique.

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