| Emre Gönen : « Une Turquie européenne exportera de la stabilité » |
Pour réagir à cet article, cliquez ici
|
13 décembre 2004
|
(Le Temps) Emre Gönen est professeur d’Intégration européenne à l’Université Bigli d’Istanbul. Pour lui, la Turquie est mûre pour négocier.
Propos recueillis à Istanbul par Bernard Bridel
Le Temps : La date du 17 décembre est-elle le début de la fin du long processus de rapprochement entre la Turquie et l’Europe ?
Emre Gönen : Oui, le terme me semble être approprié, évidemment seulement si tout se passe bien pour la Turquie. Du côté turc, tout est en place pour que des négociations d’adhésion puissent s’ouvrir. Mais la nécessité d’une confirmation politique au plus haut niveau européen se fait sentir. Ce sera l’aboutissement logique d’un très long processus qui a débuté en 1959, quand la Turquie a fait une demande d’association.
C’est une preuve d’acharnement ?
Non, c’est un acte de foi.
Quel peut être l’apport spécifique de la Turquie à l’UE ?
Étant à la jonction du Caucase, des Balkans et du Moyen-Orient, mon pays pourra jouer un rôle unique, celui d’exporter de la stabilité vers ces régions-là. Une Turquie stable et démocratique est, pour reprendre l’expression de Michel Rocard, une assurance vie pour cette région. L’autre apport de la Turquie, c’est sa jeunesse au moment où les sociétés européennes font face à un déficit démographique alarmant.
Cette Turquie stable et démocratique peut-elle exister en dehors de l’UE ?
Oui et non. La République turque existait bien avant l’Acte unique. Nous n’avons pas découvert comment nous démocratiser à travers nos relations avec l’UE. Mais, et ce n’est pas contradictoire, sans le soutien de l’UE, il aurait été très difficile pour la Turquie de mettre en place un programme cohérent de réformes démocratiques. Aujourd’hui, le programme existe, il est appliqué, il a donné des résultats probants en un laps de temps très court.
Le fait que la Turquie ait des frontières avec l’Iran, l’Irak et la Syrie n’est-il pas une raison majeure qui pourrait faire échouer les négociations d’adhésion ?
Je ne le crois pas. Membre ou non de l’UE, la Turquie conservera ses frontières avec les pays que vous citez. Elle est membre de l’OTAN depuis 1953, elle a une armée fiable, opérationnelle, qui a fait ses preuves. Enfin, l’histoire le montre : l’influence d’un pays démocratique sur son voisin non démocratique est toujours beaucoup plus grande que l’inverse.
Mais les relations entre la Turquie et les pays arabes n’ont jamais été bonnes.
Vous avez raison, c’étaient des relations de dominant à dominé. Avec l’Iran, il y avait surtout une rivalité entre empires. Toutefois, le délitement de la classe dirigeante des pays arabes rend leurs populations plus attentives à ce qui se passe en Turquie. Le refus d’Ankara d’autoriser les Américains à ouvrir un front nord pour envahir l’Irak en 2003 est un événement qui a laissé les Arabes pantois et les a beaucoup fait réfléchir sur le modèle turc.
Ce modèle est-il exportable ?
Je ne le pense pas. La laïcité turque déplaît beaucoup dans le monde arabe.
N’est-ce pas illusoire de penser que la Turquie, une fois membre de l’UE, pourrait jouer un rôle de pont entre Orient et Occident ?
L’adhésion de la Turquie serait un gros choc culturel pour tous les tenants d’un islamisme radical. Et ce serait un formidable atout pour les gens qui, dans le monde arabe, prônent des structures démocratiques. Ce serait donc très bénéfique. Et si le mode de vie turc s’apparentait au mode de vie général en Europe, ce serait très bien.
La Turquie est-elle européenne ?
Sur le plan géographique, bien sûr que la Turquie n’est pas européenne, puisque seul 3% de son territoire se trouvent en Europe. Mais nous avons pris notre place dans tout le système européen depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La Turquie est ainsi membre fondateur du Conseil de l’Europe, membre de l’OTAN avec la seconde armée en taille après celle des Etats-Unis, membre de l’OCDE, et elle est associée dans le système européen de sécurité. Il ne lui reste que l’adhésion à l’Union pour achever son intégration. La Turquie est tournée vers l’Occident depuis au moins 200 ans.
Pourquoi est-ce avec Recep Erdogan que le processus d’adhésion semble s’être débloqué, lui l’islamiste modéré ?
L’écrivain Aziz Nesin a écrit une nouvelle qui voyait les fous prendre le pouvoir. Comme ils n’avaient pas de programme, ils ont décidé de faire exactement le contraire de ce que les autres avaient fait jusqu’ici. Je crois que c’est un peu ce qu’Erdogan et son équipe ont fait. Il faut dire qu’il y avait une telle gabegie, une telle incapacité, une telle corruption dans la classe politique traditionnelle. Il y a eu un ras-le-bol général. La population a fait preuve d’une grande maturité politique. Il y a eu, si j’ose dire, une sorte de génocide politique. S’il y avait des élections demain, l’AKP triompherait à nouveau. En prenant des voix de partout. Erdogan a eu dans toute cette affaire un sens politique formidable. Le malheur de la Turquie, c’est qu’elle a eu Mustafa Kemal et que tous ses successeurs ont bien de la peine à l’égaler. La comparaison est toujours en sa faveur.
Que se passerait-t-il si c’était non le 17 décembre, ou que la décision était reportée de deux ou trois ans ? La voie solitaire, ou plutôt une alliance avec la Russie ?
Nous n’avons jamais eu de plan alternatif depuis 200 ans. La Turquie a l’air d’une éprouvette dont le seul bout est dirigé vers l’Ouest. Avec la Russie, je crois que nous aurions beaucoup plus de relations si nous étions membres de l’UE. La Turquie poursuivrait son chemin. Elle ne sortirait ni de l’OTAN, ni de l’OCDE, mais ce serait un formidable instrument donné aux partisans des totalitarismes de tous bords. Les kémalistes purs et durs, les islamistes, les nationalistes à tous crins... Ce serait un grand danger, mais la Turquie serait assez mature pour le surmonter.
A quel horizon une adhésion serait-elle envisageable ?
Au-delà de 5 ans, des négociations ne sont plus fiables, vous ne pouvez pas négocier pour négocier pendant dix ans. Du coup, je pense qu’à l’horizon 2012-2013, il n’y aura plus rien à négocier.
|