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Quand la Turquie s’éveillera...
               Pour réagir à cet article, cliquez ici 14 décembre 2004    

(Le Figaro) Vendredi, le pays saura s’il a une chance de rejoindre l’Union européenne. Les entreprises françaises sont aux aguets. Samedi soir, Recep Tayyip Erdogan, le premier ministre turc, dînait avec le gratin de la communauté française à Istanbul. Le représentant de Carrefour, le patron de Renault-Oyak, le délégué de Calyon... Ils étaient tous au très chic hôtel Marmara où le premier ministre a entonné son refrain favori : la Turquie a tous les atouts pour rejoindre l’Union européenne. C’est que le temps presse pour infléchir Bruxelles. Dans quatre jours, le 17 décembre, le Conseil européen décidera s’il ouvre des négociations pour l’adhésion des fils d’Ataturk. Une entrée qui, dans tous les cas de figure, ne se fera pas avant une dizaine d’années.

En attendant, à force de se préparer à rejoindre l’Europe, la Turquie a gagné son premier pari : monter dans le train de la modernisation et sortir peu à peu de l’état de sous-développement qui était le sien il y a peu. « En 2003, le revenu moyen par habitant se situait autour de 6 800 dollars par an soit le quart de ce qu’on touche en moyenne dans l’Europe des Quinze, explique Rauf Gönenç, le chef du bureau Turquie à l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) qui vient de publier une étude sur le pays. En 2015, il devrait représenter 41% du revenu moyen dans les pays de l’Europe des Quinze. »

Cette croissance, les entreprises françaises installées dans ce pays de 72 millions d’habitants la vivent au quotidien. En 2004, par exemple, les Turcs ont acheté 700 000 voitures contre 500 000 l’année dernière. Résultat, Axa qui réalise une grande part de son activité avec l’assurance automobile table sur une progression record de 35 à 40% en 2004. « Notre chiffre d’affaires devrait dépasser 400 millions d’euros contre 320 millions l’année dernière », illustre Jean-Raymond Abat, directeur général de la région Méditerranée chez le numéro un mondial de l’assurance.

Mieux, avec le développement économique (10% de croissance en 2004), de nouveaux besoins apparaissent. Par exemple la formation des cadres. « C’est pour cela que nous avons lancé notre académie Accor services en 2003, explique Robert Lugo, directeur général d’Accor services pour la région Méditerranée. Aujourd’hui, nous dispensons des formations en management aux collaborateurs de MNG, un des principaux conglomérats turcs. »

Plus étonnant, ce pays jeune est une terre où des entrepreneurs tentent des expérimentations vues nulle part ailleurs. Ici, le ticket-restaurant existe dans sa version papier classique mais aussi sous forme de carte à puce. Y

Y« Un Turc s’est lancé sur le marché avec cette innovation, raconte Robert Lugo. Nous avons adopté cette technologie que nous ne proposons pas encore en France. Aujourd’hui, en Turquie, sur 190 000 utilisateurs, 60 000 sont équipés d’une carte. »

Ce bond en avant ne semble pas près de s’arrêter. Si BNP Paribas vient d’acquérir 50% de la dixième banque privée, Turk Economi Bankasi (TEB), c’est que le groupe croit au développement du marché. « Quand il y a une agence bancaire pour 2 000 habitants en France, il y en a une pour 10 000 en Turquie, souligne Pierre Marini, responsable du pôle services financiers et banque de détail au sein de l’établissement français. Cela montre le potentiel de croissance dans ce pays. »

Les grands groupes étrangers sont même prêts à payer cher pour améliorer leurs positions. Numéro deux de l’assurance, Axa cherche à acquérir une compagnie turque afin de doubler son chiffre d’affaires. Histoire de devenir le leader incontesté sur les rives du Bosphore. De nouvelles opportunités devraient arriver : après bien des atermoiements, le gouvernement a annoncé fin novembre la vente prochaine de 55% de Turk Telekom. Cette privatisation en appellera forcément beaucoup d’autres.

Les PME de l’habillement ont conquis l’Europe Cette vitalité économique, le pays la doit à ses grands conglomérats (lire page 16) mais aussi à son réseau de PME. Prenez l’habillement. Avec des exportations estimées à plus de 9 milliards d’euros, la Turquie est aujourd’hui le deuxième fournisseur de vêtements de l’Union européenne derrière la Chine. Cette performance est réalisée en grande partie grâce à des sociétés de moins de 100 personnes. Ainsi Bolero qui confectionne des chemises, des vestes et des pantalons pour Kookai, H&M ou Gérard Pasquier qui emploie une soixantaine de salariés. Au cours des deux dernières années, son chiffre d’affaires est passé de six à dix millions d’euros. « Notre secret est que nous sommes un peu moins chers que les Français (- 20%) et que nous pouvons livrer de grosses quantités (10 000 pièces) en quinze jours si on a le tissu », résume Raffi Ozlatin, directeur de l’import-export de Bolero.

La fin des quotas textile en janvier qui affole le monde entier à cause de la déferlante chinoise ne devrait pas trop plomber la Turquie. « Aujourd’hui, 50% de nos chaussettes sont fabriquées là-bas, illustre Joël Pétillon, PDG de Kindy. Dans les prochaines années, nous continuerons à nous approvisionner autant dans ce pays pour deux raisons : les Turcs font des produits de meilleure qualité que les Chinois dans des délais beaucoup plus courts, une semaine contre cinq à six. Pour les références haut de gamme, cela compense la différence de prix forcément défavorable à Istanbul. »

Derrière cette belle carte postale économique se cache une réalité contrastée. La Turquie, c’est aussi le pays qui occupe la 77e place mondiale sur l’échelle de la corruption selon Transparency International (la France est classée au 23e rang). C’est un pays qui, il y a deux ans à peine, connaissait une inflation supérieure à 70% ! C’est toujours un paradis de la contrefaçon qui n’a pas grand-chose à envier à la Chine et à la Thaïlande. C’est enfin le territoire où près d’une femme sur deux subit des violences physiques ou psychologiques dans son environnement familial.

Ces données influencent évidemment la façon de faire des affaires là-bas. Tous les chefs d’entreprise sont intarissables sur les rapports compliqués avec l’administration. Renault est le premier vendeur de voitures avec 16% de parts de marché. Le constructeur possède même une usine en Turquie. Il n’empêche. Cette position éminente ne lui épargne pas les tracasseries administratives. « Quand on achète un terrain, c’est un véritable parcours du combattant, souligne Alain Gabillet, directeur général de Renault-Oyak. Cinq ministères ont leur mot à dire. Et il n’y a pas de guichet unique. »

Le royaume de la paperasserie Quant à l’union douanière avec la Communauté européenne en vigueur depuis 1995, elle a supprimé les taxes douanières... mais pas la paperasse. « Lorsque nous importons des tissus de France ou d’Italie, il faut compter un ou deux jours pour dédouaner nos marchandises, raconte Raffi Ozlatin. Nous faisons appel à un transitaire qui nous facture 3 à 4% de la valeur des produits pour fournir tous les papiers nécessaires. » De même, les entreprises qui emploient des expatriés mettent jusqu’à six mois pour régulariser leur situation.

Les groupes français payent au prix fort les prises de position des pouvoirs publics tricolores. En 2001, la reconnaissance du génocide arménien par le Parlement français avait entraîné de sévères mesures de rétorsion côté turc. L’Office turc des céréales avait exclu deux sociétés hexagonales, Louis-Dreyfus et Caf-Grains, d’un appel d’offres pour l’exportation de 350 000 tonnes de blé. Une affaire à 40 millions de dollars. Même lorsque les relations diplomatiques sont au plus haut, certaines dispositions rappellent qu’ici un étranger n’est pas vraiment chez lui. À moins d’être titulaire d’un diplôme turc, un avocat étranger ne peut plaider à Istanbul ou à Ankara.

Qu’on ait grandi sur les rives du Bosphore ou à l’ombre de la tour Eiffel, le règlement de l’impôt est lui aussi folklorique. « En Turquie, beaucoup ne paient pas leurs impôts parce que l’administration ne dispose pas de moyens de contrôle suffisants, affirme Raffi Ozlatin. Du coup, les entreprises qui, comme la nôtre, jouent le jeu négocient leur note d’imposition avec le fisc. »

Pour s’attirer les bonnes grâces de l’Union européenne, la Turquie a commencé à simplifier son arsenal juridique. Notamment en faisant voter une loi qui facilite les investissements étrangers. La mesure la plus symbolique ? « Dorénavant, un Français peut créer une entreprise dans les mêmes conditions qu’un Turc, explique Guillaume Rougier-Brierre, associé responsable du cabinet d’avocat Gide Loyrette Nouel à Istanbul. Le capital à débourser pour une société anonyme est de 27 000 euros. Auparavant, la mise était de 50 000 dollars par étranger présent au capital. »

Dans la foulée, les pouvoirs publics ont supprimé le très lourd processus d’autorisation à demander à Ankara pour toute opération (augmentation de capital, rachat d’actions...). Ils ont très sensiblement réévalué la livre turque qui avait plongé : ces derniers jours, il fallait 1,8 million de livres pour avoir un euro. « Dès le 1er janvier, on enlèvera six zéros à cette monnaie, souligne Pierre Desmarets, directeur général de Michelin en charge de l’Afrique et du Moyen-Orient. Cela facilitera la lecture des budgets et des business plan. » Une avancée utile pour le champion des pneumatiques, dans le trio de tête du pays avec une part de marché de 10%.

Avec cette avalanche de réformes, pour peu que Bruxelles donne son feu vert le 17 décembre à l’ouverture de négociations en vue d’une adhésion à l’Union européenne, la Turquie espère attirer 15 milliards de dollars au cours des trois prochaines années. Un objectif ambitieux. Selon la mission économique de l’ambassade de France à Ankara, les investissements étrangers en Turquie entre 1992 et 2002 ont plafonné à un milliard de dollars par an.

Le souvenir obsédant de la crise En tout cas, pour attirer des capitaux en masse, le pays a encore des progrès à faire car il reste difficile à appréhender pour des entrepreneurs occidentaux. Exemple, les pouvoirs publics viennent d’augmenter brutalement les taxes sur les voitures neuves importées. « Ils ont pris cette mesure sans beau- coup consulter les constructeurs automobiles », raconte Alain Gabillet chez Renault. Plus grave, si la Turquie affiche actuellement une bonne santé économique, elle est régulièrement secouée par des crises qui font mal aux entreprises. La dernière, en 2001-2002, a laissé des traces. « La monnaie se dévaluait si vite qu’on ne savait plus comment comptabiliser les résultats de la filiale turque dans les comptes du groupe », résume Jean-Raymond Abat. « Nous avons refusé de licencier des salariés, explique Alain Gabillet. Mais, pour passer ce cap difficile, nous avons baissé les salaires. »

Aujourd’hui, le spectre de la crise s’est éloigné. Mais il reste vivant dans les mémoires. Plusieurs années de croissance continue seront nécessaires pour l’effacer. Si la Turquie réussit à relever ce défi, alors, oui, elle gagnera le titre de tigre européen que certains lui ont déjà accordé un peu rapidement.





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