| Poète , mystique et hérétique : Imad ad-din Nassimi (Azerbaïdjan) d’Alexandre Karvovski |
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15 décembre 2004
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La Presse (Tunis)
Figure de proue de la pensée poétique et philosophique de l’Orient, le grand poète azerbaïdjanais Saiyid Imad-ad-din, dit Nassimi, s’est imposé dans l’histoire des lettres mondiales comme le fondateur de la poésie philosophique d’expression azerbaïdjanaise.
Nassimi vécut à la charnière des XIVe-XVe siècles, une époque où la société subissait l’emprise écrasante du rigorisme religieux médiéval, alors que son pays se trouvait sous la botte mongole et qu’à l’Est comme à l’Ouest, toute diffusion d’idées humanistes, toute lutte contre l’oppression féodale et l’obscurantisme clérical, toute invite à libérer enfin les forces intrinsèques de l’Homme étaient punies de mort ou d’incarcération et les écrits du téméraire détruits sur-le-champ en autodafé. « Ce qui nous est parvenu de l’oeuvre du poète prouve qu’il fut indiscutablement une des intelligences encyclopédiques de son temps. Nassimi fut l’un des propagateurs et des maîtres à penser du "hurufisme", mouvement mystique apparu en Azerbaïdjan à l’aube du XVe siècle ». Ce mouvement panthéiste tire son nom de l’arabe "huruf", caractère. Le hurufisme divinise les nombres et les lettres, les associations de lettres qui forment le mot. Pour cette doctrine, les lettres sont au principe de l’Univers, celles-là mêmes qui se lisent sur le visage humain : « Toutes les lettres de l’alphabet, tous les écrits sacrés et Dieu lui-même sont ainsi présents sur la face de l’Homme. Et nous rencontrons fréquemment chez Nassimi, tient à nous dire Karvovski, de ces lignes qui déclarent sans aucune ambiguïté que "le Seigneur tout-puissant n’est autre que le fils de l’Humanité" ». Nassimi apostrophe l’Homme, son lecteur, en ces termes :
« O toi, dont le visage est reflet de la Substance éternelle,
En vérité, tu es Allah Clément et Miséricordieux ».
« Tous les noms du Dieu de l’Islam, qui se trouvent dans le Coran, poursuit l’auteur, Nassimi les accorde à l’Homme », avec une majuscule :
"Je suis les trente-deux caractères,
Je n’ai ni pair, ni féal, ni remplaçant" ».
A l’instar des autres religions monothéistes, l’Islam affirme qu’« il n’y a de Dieu qu’Allah ».
Voilà comment Nassimi l’intériorise et l’exprime :
« Chacun saura qu’il n’y a de
Dieu que nous
Le jour où nous dévoilerons notre face ».
Hallaj n’est pas loin, et bien d’autres mystiques !
Un petit rappel : le « hurufisme » se forma en Azerbaïdjan à la fin du XIVe siècle. Son fondateur, le grand philosophe Fadlallah Neïmi, de son vrai nom Tabrizi, en exposa la théorie dans le Djawidan, le Livre de l’Eternité. A la fin du même siècle, les hurufistes constituent à Bakou une société secrète dont le jeune Nassimi semble avoir fait partie. En 1394, après que le père spirituel des hurufistes eut été décapité par le shah Murad, fils de Tamerlan*, Nassimi quitte Bakou pour la Turquie, et vivra ses derniers jours à Alep.
La légende rapporte ce détail significatif : un jour, un des élèves de Nassimi s’en alla par les rues en déclamant un ghazel de son maître :
« Ouvre l’oeil à Dieu - Vérité si tu veux voir ma face,
L’oeil qui scrute son nombril, comment verrait-il le visage divin ? ».
Le soleil à son couchant
Entendant ces hérétiques paroles, des gens révoltés s’emparèrent du jeune homme, et voulurent lui faire avouer le nom de l’auteur. Il affirmera toujours que le poème était de son cru, ce qui lui valut d’être condamné séance tenante à la peine capitale. Informé de la chose, Nassimi serait accouru sur les lieux de l’exécution et aurait réclamé la mise en liberté de l’innocent, en revendiquant la paternité de l’oeuvre. Les dignitaires rendirent alors un nouveau verdict : Nassimi serait écorché vif. C’est avec tout l’orgueil qui le caractérisait que le poète alla au terrible supplice. Tandis que le sang coulait déjà, un des bourreaux le questionna :
Toi qui dis être Dieu, pourquoi pâlis-tu tandis que ton sang fuit ? »
La réponse de Nassimi fut prophétique : « Je suis le soleil d’amour à l’horizon d’éternité. A l’instant où il se couche, il est dans l’ordre des choses que le soleil pâlisse ».
C’est ainsi que le poète qui chanta la dignité, la beauté d’âme et de coeur de l’Homme est entré dans l’histoire comme un martyr ayant consacré toute sa vie au salut de ce dernier, au triomphe de la justice.
Voie de connaissance, voie du secret
« Dans ses oeuvres, Nassimi convie l’Homme à se connaître lui-même, bien persuadé que seul il est à même de percer les mystères de l’Univers », écrit Alexandre Karvovski.
Le savoir, la raison sont, en effet, pour Nassimi le bien suprême, ce qui fait la vraie force de l’homme :
« Toi qui convoites le brillant et l’or,
convoite plutôt la science,
La science de l’Homme n’est-elle pas brillant et or ? »
Et encore :
« O Homme, ta force est dans la connaissance,
L’ignorance est le lot du djinn et du démon ».
Nassimi pratiqua la plupart des genres répandus au Proche et au Moyen-Orient et largement représentés dans la poésie classique arabe et perse. Son rôle éminent fut précisément d’avoir été le premier poète d’expression turque à porter ce genre au niveau des grands prototypes classiques. Ses ghazals, roubaïs, qasidas sont des oeuvres brillantes.
Le ghazal (parfois dit gazelle) est une forme poétique comportant de sept à douze distiques, rimés selon le système invariable aa, ba, ca, da, etc. Le dernier distique comporte obligatoirement le nom de l’auteur. Le « ghazal » glorifie l’amour de la Belle, les affres de l’Amant, l’ennui de la séparation, les joies de la rencontre
« Nassimi, sache-le, n’a qu’une parole,
S’il prête serment, c’est serment au Seigneur ».
Ou ceci :
« Ta bien-aimée n’es plus, ô Nassimi !, prends ton ennui en patience,
Me plaindre et gémir n’étant seul recours, pourquoi m’en soucierais-je ? »
Quand au « roubaï », il s’agit d’une forme poétique proche du quatrain, présentant une proposition achevée. Rime aaba ou aaaa :
« Le temps s’est écoulé et les cycles ont fui
Mais mon unique objet, c’est bien toi mon amie.
Celui qui te convoite, je le connais assez, Nuit et jour il séjourne au dernier Paradis ».
Mounira AOUADI
Les Editions du Progrès, Moscou 110 pages
* Tamerlan ou Timour-leng, conquérant tartare, né près de Samarkand, mort à Otrar (1336-1405). Il était apparenté de loin à Gengis Khan. Son règne se passa en longues guerres contre les souverains du Khoraçan, de l’Afghanistan, de la Rusie et de l’Egypte. Il mourut au moment où il marchait à la conquête de la Chine. Il fut le fondateur du second empire mongol.
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